La curiosité est un vilain défaut

"Alors, comment il va, monsieur je-sais-tout ?"

« Alors, comment il va, monsieur je-sais-tout ? »

Vouloir élargir sa culture est une intention toute louable. Personne n’ira vous reprocher votre soif de connaissances. Au contraire, vous aurez toujours la cote auprès de vos employeurs, surtout si votre travail nécessite d’être touche-à-tout. Il n’empêche, la curiosité est un vilain défaut. Et quiconque la vénère se voit subir de mauvais tours.

Le temps des études est le plus propice à la curiosité. Tout au long de notre « formation », il est toujours bien vu d’apprendre par soi-même en même temps que par ses cours. En cela, les bibliothèques, lieux de réunion des connaissances humaines, sont pour les curieux de bien plaisantes demeures. Seulement voilà, quand vous n’avez d’yeux que pour l’érudition, quand vous préférez brasser toutes les disciplines plutôt que de vous en tenir à un seul « domaine d’études », vous nuisez à ces dernières.

Considérons, au hasard, un étudiant en lettres modernes qui ne paie pas de mine. Il s’intéresse – s’intéressait ? – à la littérature, mais il s’intéresse aussi – et plus encore ! – à la politique, à l’histoire, à la société, à l’économie, etc., etc. Comment procède t-il ? Eh bien, dès qu’il a du temps libre, il aime se plonger dans la lecture d’essais en tout genre. Il va même jusqu’à suivre des cours en ligne honorés par Science-Po, l’ENS, etc., etc. A la Fnac ou au Gibert Joseph du boulevard Saint-Michel, il est naturellement attiré vers les rayons où l’on cause présidents de la République, faits de société, enjeux économiques, guerres internationales, etc., etc. Idem lorsqu’il se rend au kiosque à journaux : il préfère « Le Point » au « Magazine littéraire », le « Courrier international » à « Lire », etc., etc.

> Les 400 coups

Une fois cet étudiant rentré de sa flânerie livresque, il explore ses trouvailles avec frénésie et se plaît à se sentir plus cultivé au fil des pages. Quel plaisir de percer les rouages de l’histoire politique, de mieux comprendre les phénomènes sociaux, de bien cerner les théories économiques, d’assimiler la complexité des relations internationales, etc., etc. Il sent gonfler son bagage culturel et cela lui procure un plaisir extrême. Comme pour le faire durer, il griffonne des notes, approfondit, contextualise. Il aime se dire qu’il a « tout vu, tout lu, tout bu ». Car ces connaissances, il en est sûr, lui servira tôt ou tard dans son travail d’observation et de compréhension du monde ; alors mieux vaut les fixer tout de suite par écrit, activement, à la manière d’un savant fou de laboratoire.

Mais pendant tout ce temps où il s’enrichit l’esprit, que fait-il de ses chères études littéraires ? Où sont-elles passées ? A n’en pas douter, Jean Baudrillard, Pierre Bourdieu, Franz-Olivier Giesbert, Emmanuel Todd, etc., etc. occupent tellement son esprit qu’il néglige Honoré de Balzac, Roland Barthes, Gérard Genette, etc., etc. Tous ces littérateurs qui ont, pourtant, une place légitime et pertinente dans son cursus universitaire.

Forcément, une telle négligence n’est pas sans répercussion sur le travail demandé. Plutôt que de s’investir à fond dans le programme qu’il est tenu de suivre, ledit étudiant pris en exemple assure une sorte de service minimum : il suit les cours, prend des notes, mais comme son esprit vagabond se satisfait peu des frontières, il ne va pas vouer tout son temps libre à l’étude d’une seule discipline. Cela lui joue donc des tours : de ne pas aller au bout de ses capacités, il obtient des notes moyennes – ni brillantes ni alarmantes. Son dossier scolaire le présente comme un étudiant moyen, flanqué d’une mention « assez bien ».

> Distrait et discret

Dessin © Philippe Duhem

Curiosité et polyvalence comme manières de faire. Dessin © Philippe Duhem

Ci-gît le lièvre ! Car ouvrir son esprit à tous les horizons c’est, au final, aller partout donc aller nulle part. Et ce qui a nuit aux études va probablement causer du tort dans le monde professionnel. Les médias transcendent tous les sujets, ce qui explique que la curiosité et la polyvalence soient de mise. Le hic, n’est-ce pas, est qu’on est souvent tenu d’être « spécialiste de… » Politique, people, économie, santé, mode, etc. : qu’importe, il faut affiner, avoir en charge « sa » rubrique.

Le soûlard des connaissances, le psychopathe du savoir, le fanatique de la matière grise semble donc bien embêté, comme le cul entre deux chaises. A l’inverse du riz, il voudrait ne pas être cantonné à une seule rubrique mais, au contraire, les nourrir toutes. Courir les allées parlementaires un jour, couvrir une manifestation le lendemain, enquêter sur un fait de société le surlendemain, etc., etc.

Etre généraliste est un désavantage en soi. Les professionnels de la médecine générale sont capables de déceler les maladies de toutes les parties du corps, mais ils sont incapables de les soigner toutes : cela explique qu’ils envoient leur patient vers un confrère spécialiste. Le journaliste généraliste est dans le même cas de figure : il maîtrise les bases de chaque discipline, est capable de mieux en parler que le commun des mortels, mais le temps lui manque – surtout quand il débute – pour devenir incollable sur tel ou tel point précis. De fait, si l’actualité l’exige, on préférera décrypter un événement avec un expert.

En somme, tout comme la marche de l’Albatros est entravée par ses ailes de géant, le touche-à-tout souffre de ne se donner ni cadre ni limite. Quant à l’étudiant fictif évoqué plus haut, il regrette de ne pouvoir suivre, comme en Suisse, une formation de culture générale : nul doute qu’il s’y plairait beaucoup.

Jean-Marc DE JAEGER

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