La politique comme un vaste théâtre

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Dessin de Placide.

Evidemment, les sensibilités littéraires s’entichent sans mal du spectacle de la politique. Que ce soit dans les mairies, les permanences des partis, les chambres parlementaires, les ministères, à Matignon ou encore à l’Elysée – en somme, sous tous les ors de la République –, tout semble se résumer à une salve de répliques et de didascalies finement orchestrées. Il semble en effet que tout est coup bas (ou monté !), joutes verbales, faux semblants, rebondissements, situations ubuesques ou comique de situation. Certains trempent dans des affaires tellement improbables, certains se rendent responsables de maladresses tellement inédites, qu’on les croirait inventées de toutes pièces (de théâtre !) ; tant et si bien que, dès lors que l’occasion se présente, les médias véhiculent un vocabulaire propre au genre. On parle d’intrigue, de rebondissement, de chute, de revers, de coulisses, de discours, de rhétorique, etc., et, bien entendu, de coups de théâtre.

 

> Splendeur et misère de l’homme

Mais pas n’importe quel théâtre. Le maelström politicien renvoie moins à la tragédie qu’au vaudeville. De surcroît, il constitue un laboratoire de bonne facture pour tous les observateurs du monde : il révèle toute la « splendeur et la misère de l’homme ». Sa vanité, en somme. Eugène Labiche se tordrait de rire s’il voyait tous les agissements de ce bas monde. Un exemple parmi d’autres : la fraude fiscale de Jérôme Cahuzac. Ce personnage, qui s’y connait en coups (il est boxeur amateur), semble tout droit sorti d’une comédie de Molière. On le verrait bien incarner coup sur coup Tartuffe trompant la Cour et L’Avare subtilisant l’argent du peuple (« Il est l’or… L’or de se réveiller… Monseignor ! »). Souvenez-vous aussi de cette guerre intestine qui a jeté le dévolu sur Jean-François Copé et François Fillon : comment ne pas se rappeler le fratricide d’Abel par Caïn ?! Rappelez-vous enfin de tout ce brouhaha autour de l’affaire Gayet : on a parlé de vaudeville, mais surtout de romance, avec François Hollande dans le rôle de grand roi voyant sa belle en secret. A présent, c’est le psychodrame des Le Pen, qui lavent leur linge sale en famille, qui suscite toute sorte de parodie de grande finesse. Au point que l’un des élus du FN déclare en coulisses : « Cela ressemble à un vaudeville. »

Plus que les grandes affaires et les scandales retentissants, ce sont plus que tout les maladresses qui font se tordre de rire le public citoyen que nous sommes. Edouard Balladur se plaignant qu’il fait trop chaud dans le RER. Valérie Pécresse considérant un trajet en métro comme une « immersion ». Arnaud Montebourg fêtant la « cuvée du redressement » et se payant fièrement la tête du couple exécutif. Les situations sont tellement improbables, inattendues et irréalistes qu’on se demande si leurs protagonistes n’incarnent pas quelque rôle qu’on leur aurait prescrit.

 

> Fiction politique

La politique est si divertissante qu’aussitôt l’entracte, on se sent le besoin d’imaginer la suite. C’est simple, dès lors que les acteurs ont regagné leurs loges (c’est-à-dire reposé leur masque) et se soustraient du regard du public, on se sent comme le besoin de leur inventer des péripéties. Comme si la réalité ne suffisait pas… Comment expliquer que certains journaux se délectent à publier chaque été des « feuilletons politiques » ? De même, comment expliquer que nos satires, des Guignols au Canard Enchaîné, sont dirigées contre les politiques et moins contre d’autres profils ?

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« France-Hollande : zéro partout », de septembre 2014 et avril 2015 au Théâtre des Deux Ânes (qui revendique « 90 ans d’humour politique » !).

Sous couvert d’un pseudo, l’auteur – dont on devine aisément qu’il est lui-même un familier du pouvoir – fait dire et fait faire tout ce que son imagination lui suggère. C’est ainsi que les gouvernants, du Président au moindre petit conseiller de l’ombre, deviennent des personnages romanesques, des êtres de papier soumis au bon vouloir d’un grand orchestrateur. Qu’on ne s’étonne donc pas de trouver François Hollande allongé sur un lit d’hôpital après un AVC. Il n’y a que dans une fiction politique que l’on peut lire : « Victime d’un AVC, François Hollande a retrouvé tous ses moyens, mais a effacé de sa mémoire les trois premières années de son mandat. Un homme nouveau occupe le palais de l’Elysée. » Un autre journal, dont le nom rappelle d’ailleurs les grandes heures du théâtre politique, s’amuse pour sa part à faire disparaître Philae, le canidé présidentiel, ce qui fait plonger son maître dans une profonde mélancolie. La chose politique n’investit pas seulement le papier : elle s’exprime – comme c’est bien tombé ! – sur scène, n’est-ce pas. C’est ainsi que certains théâtres de boulevard reproduisent sur l’agora publique la vanité du jeu politique. Allez donc faire un tour au bien-nommé Théâtre des Deux Ânes !

Mais cessons de siffler ce spectacle permanent. Je n’ai guère envie de me faire recadrer par un Henri Guaino qui déclara, le 3 février 2014 sur le plateau de C à vous : « La politique, pour moi, c’est sérieux. J’essaie de la faire avec un maximum de dignité. Quand on le fait en se roulant dans le caniveau, en mentant sans arrêt… […] Je refuse de débattre dans ces conditions. […] Ma conception de la politique ce n’est pas celle-là. » Et d’ajouter, juste avant sa sortie de scène majestueuse : « Non, ce n’est pas du théâtre ! » Ma foi, peut-être n’a-t-il pas tort… Il est inutile de rappeler que l’homme est un « animal politique ». Il est tout aussi inutile de rappeler que « la vie est un théâtre dont nous sommes les acteurs ». Nous jouons tous notre rôle dans ce vaste manège.

 

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Jean-Marc DE JAEGER

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