Journée sans voiture : l’occasion de lui dire merde

L'avenue des Champs-Elysées est redevenue ce qu'elle était au XIXe siècle (époque où la voiture individuelle n'existait pas) : un lieu de flânerie !

L’avenue des Champs-Elysées est redevenue ce qu’elle était au XIXe siècle (époque où la voiture individuelle n’existait pas) : un lieu de flânerie !

Bienvenue dans cette société où, dans l’ordre des priorités des d’jeuns, l’obtention du permis de conduire figure bien avant celle de la carte d’électeur. Il suffit de traîner ses oreilles dans les collèges et les lycées pour y ouïr, bien plus que les premiers potins conjuguaux, les plus pressants désirs de bagnoles. Au milieu de l’apprentissage du français, des mathématiques ou de l’histoire, celui de la conduite, donc, accompagnée ou supervisée, c’est au choix.

Obtenir son permis : premier pas vers la liberté, dit-on. Et il y a peu lieu de les en blâmer : peut-on leur reprocher de vouloir quitter leur nid et, pour filer la métaphore, de voler de leurs propres ailes, d’être libres de leurs déplacements ? Certes non. Etre au volant de sa voiture c’est, dans l’imaginaire, être le maître de son destin et le capitaine de son âme. (Oh ! la route, si chère à Kerouac et à ses ardeurs nomades !)

> Auto, c’est trop

Si, disais-je, avoir son permis est une chose louable – après tout, « ça peut toujours servir » –, la question de la voiture et de tout autre véhicule motorisé en est une autre, ô combien plus problématique. Ne trouvez-vous pas que cette invention fait chier, à la fin ? La voiture pollue, fait du bruit, des morts et des dépenses. Elle emmerde le flâneur innocent qui aimerait déambuler tranquille. Elle gêne le cycliste qui fait du bien et à sa santé et à l’atmosphère. Quand l’un d’eux se fait renverser à cause d’une portière, je ne peux réprimer cette plainte : « Eh bien voilà… Saleté d’automobiliste ! »

Regardez, autour de vous, la place que prend la voiture individuelle dans nos territoires. Les villes ont été modelées pour elles, façonnées pour Sa Majesté l’automobile. Toutes ces rues, ces places transformées en dortoir pour nos compagnons à quatre roues, ces sols que l’on enduit de bitume comme on déroule un tapis rouge. Sa présence est tellement imposante que le petit piéton innocent semble être une quille dans un jeu de chiens. C’est à se demander, aussi, d’où vient le surnom de « petite reine » donné à la bicyclette.

Voilà qui rappelle cette scène rocambolesque d’H2G2, le Guide du voyageur galactique où un visiteur venu de l’espace veut saluer une voiture… persuadé qu’il s’agit là de l’espèce représentative de la Terre. Des fois, on se demande… !

> L’aventure urbaine

Les transports en commun seraient stressants. Et la voiture, on en reparle ? Comment être apaisé quand on n’a d’autre choix que d’être sur le qui-vive, à 100 %, sans seconde de répit ? Se faire klaxonner ou klaxonner à son tour. Faire le tour du quartier pendant une heure avant de se garer. Avoir cette petite crainte de retrouver un PV sous l’essuie-glace ou alors une griffure sur la brillance de sa carrosserie. Payer, régulièrement, le plein d’essence, l’assurance, l’entretien, les réparations, …

Alors que les transports… Le bus, le métro, le train ! Disons-le tout de go : des fois, « ça saoule », il faut le reconnaître. Les visages déprimés, les radins du savon et les bavards du bigot sont légion. Mais… c’est la vie ! Il n’y a sans doute pas de lieu plus représentatif du peuple que les transports en commun. S’y mêlent toutes sortes de gens, à l’exception, sans doute, de quelques politicards coupés des réalités.

Bien sûr qu’il y a des retards, des grèves et toutes sortes d’interruption du trafic. Bien sûr que l’usager est soumis au tracé des lignes et aux horaires de service. Mais tandis que l’on se laisse conduire à destination, on est libre et apaisé. Libre de lire (son journal !), de siester, de geeker ou de rencontrer la femme de sa vie. Apaisé, après une journée de travail, de ne pas avoir à se taper les bouchons sur les boulevards périphériques. Ou, après une soirée, de pouvoir rentrer sans souci avec un verre dans le nez. Tout cela pour pas cher, du moins beaucoup moins cher que ce que coûte une voiture.

Dans beaucoup de cas, choisir la voiture, c’est opter pour la facilité. Se déplacer en voiture, c’est se rendre d’un point A à un point B, de porte à porte pour ainsi dire, et ce sans réaliser le moindre effort. Les transports en commun nous obligent, à l’inverse – et ce n’est pas plus mal –, à ne pas prendre l’itinéraire le plus rectiligne. Si les ruraux sont pardonnés car ils ne peuvent pas faire autrement, les périurbains méritent une petite leçon : plutôt que de pénétrer et d’encombrer nos centre-villes, ils feraient mieux de garer leur véhicule dans un « parking relais » et d’accéder au centre par le métro, le tram ou le bus.

Il y a fort à penser que nos habitudes nomades altèrent notre psychologie. Les automobilistes sont sans doute plus exigeants et plus pressés. Au volant de leur machine, il leur vient un sentiment de puissance voire d’orgueil. Certains se la pètent parce que leur moteur émet un son viril et qu’« elle en a sous le capot ». Les piétons, quant à eux, sont probablement plus flexibles et mieux parés aux contretemps. Ce sont des gens qui s’accommodent de tout, des modestes. Ils ne demandent rien de mieux que de déambuler en paix.

> Air du temps

L’air du temps, justement, est pollué. Très pollué, surtout dans les villes, là où les bagnoles se coalisent, se liguent pour narguer les piétons, nuire aux riverains, terroriser les deux-roues et emmerder tout le monde. Vous me direz, la voiture électrique se développe de plus en plus… Qu’à cela ne tienne ! Mais il serait faux de croire qu’elle est plus exemplaire que ses homologues à diesel ou à sans plomb. Une voiture, peu importe le carburant qui la fait rouler, reste une voiture. La voiture deviendra on ne peut plus vertueuse lorsqu’elle sera pilotée par ordinateur ET mise en branle par une énergie propre.

A la pompe à essence, l’automobiliste est bien inconscient du geste qu’il commet lorsqu’il fait le plein. L’essence est du pétrole raffiné. Or, qu’est-ce que le pétrole ? Plus qu’une ressource périssable, c’est la plaie de nos relations géopolitiques, le nerf de la guerre. Combien de fois s’est-on battu – et se bat-on encore ! – pour mettre la main sur quelque gisement, offshore ou non. Toute cette ignorance fait que l’on nourrit cette situation pas très éthique. Tout est question de choix et d’engagement personnels : il y a ceux qui utilisent à outrance les sacs plastiques ; et il y a ceux qui leur préfèrent les sacs en toile. C’est la même chose pour la mobilité, un point c’est tout.

> Conscience

Heureusement, conscience écologique et contraintes économiques sont en train de bousculer les consciences. Là dessus, on peut dire sans hésiter que citoyens et politiques se rachètent… une conduite ! Les conducteurs se mettent de plus en plus à l’autopartage, ce qui a pour conséquence de réduire le parc automobile français. Le covoiturage est plébiscité, aussi bien pour les trajets domicile-travail que pour les longues distances. Ces deux tendances de l’économie de partage ont le mérite de rendre l’usage de la voiture plus intelligent et de lui retirer nombre de défauts.

Côté urbanisme, on imagine enfin des quartiers où la voiture, à défaut de disparaître totalement, se fait plus discrète. On a la bonne idée d’enterrer les parkings pour épargner au paysage urbain la verrue ferrailleuse. Les bus à haut niveau de service ainsi que les tramways serpentent de plus en plus les rues des villes moyennes. Des « zones de rencontre », où les piétons et cyclistes font enfin la loi, se créent dans les grandes villes, notamment à Paris.

Paris où, en ce dimanche 27 septembre, la voiture est proscrite du centre, enfin rendu à ses ayants droit. Il n’y a donc pas plus belle journée qu’aujourd’hui pour lui dire MERDE.

Jean-Marc DE JAEGER

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