La perte des sens

Crédits photo : Bertrand Combaldieu/AP

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CHRONIQUE CRUELLE – Du point de vue du piéton, la pénurie d’essence relève de la farce rocambolesque. Et il suffit qu’il ait l’esprit quelque peu acerbe pour voir dans tout cela une source de rigolade malsaine. Il est de bon ton, en lisant le journal ou en regardant la télé, de voir ces foules d’automobilistes s’inquiéter autant pour le réservoir de leur automobile. Total, Esso et autres distributeurs d’or noir sont devenus des messies, que l’on attend comme la soupe populaire. Cela donne parfois des situations croustillantes : tel se résout à faire le tour des stations service lors de sa RTT, tandis que tel autre gueule de n’avoir pu nourrir sa tendre que de 3,24 litres.

La situation, forcément aggravée par le bruit médiatique, prouve à quel point le commun des mortels est soumis plus que de raison à l’automobile et à son élixir. Les aventureux, c’est à dire ceux qui aiment marcher, faire du vélo et se déplacer ensemble dans les transports en commun, n’ont cure de ce qui arrive à leurs concitoyens à quatre roues. Ils en éprouveraient même une fierté crâne, l’air de se dire qu’ils sont au-dessus de toutes ces considérations pétrolières et qu’ils sont capables de vivre insoumis par rapport aux carrioles.

Car il est vrai que pour tous ces gens, ce tintamarre relève d’un divertissement que l’on regarderait avec voyeurisme. La seule crainte qu’ils éprouvent, c’est que leurs bus ne circulent plus ; mais c’est oublier que les transports en commun circulent avec des énergies propres, comme le gaz naturel et la fée électricité, ce qui les rend encore plus irréprochables.

Ce qu’il faudrait pour détacher la masse de leur objet de soumission, ce serait de passer un bon coup de Joe Dassin : « A vélo dans Paris on dépasse les taxis, à Paris en vélo on dépasse les autos. » En somme, on crierait : « Dehors, tous à pied ! » Ce serait une manière pour « ces gens » de comprendre que le sens (et l’essence) de la vie ne se trouve ni dans le sans plomb, ni dans le gazole, ni même dans une bulle de carrosserie, mais simplement dehors, dans la concrétude grouillante des villes.

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