Le jour où j’ai découvert Ikea

IMMERSION – Le grand départ a lieu boulevard Saint-Jacques, près de la gare RER de Denfert-Rochereau. Cinq minutes avant l’heure, de nombreuses personnes attendent déjà, impatients de rejoindre leur destination. L’autocar flambant neuf arrive et aspire tout ce que le trottoir compte de voyageurs, jusqu’à être quasiment complet. Une fois franchi le périphérique, le véhicule fait foncer sa carlingue. Je suis probablement le plus excité de tous : à la différence de mes compagnons de voyage, je ne sais rien de ce qui m’attend au bout de la route, rien hormis son nom.

Contrairement aux autocars que j’ai l’habitude d’emprunter, celui-ci ne m’emmène pas sur la Côte d’Azur, ni même chez nos voisins européens : il se dirige vers la banlieue sud de Paris, plus précisément à Thiais, dans le Val-de-Marne. L’autocar dans lequel j’ai pris place est, en réalité, une navette affrétée par Ikea. Pour le Parisien, faire ses emplettes chez le géant suédois de l’ameublement relève du casse-tête : la capitale ne compte aucun magasin Ikea ! Les bricoleurs du dimanche ou les aficionados de la décoration intérieure n’ont d’autre choix que d’aller chez la concurrence, chez Bricorama ou Leroy Merlin.

Ce marketing est si poussé qu’avant de grimper dans l’autocar, un jeune homme, probablement un étudiant qui veut arrondir ses fins de mois, nous distribue un flyer : « Faites-vous livrer vos achats à domicile pour 39 euros ! »

A Paris, des navettes partent de Denfert-Rochereau, Bastille et gare de l'Est à destination des magasins Ikea de banlieue.

A Paris, des navettes partent de Denfert-Rochereau, Bastille et gare de l’Est à destination des magasins Ikea de banlieue. Une stratégie marketing qui vise à pallier l’absence d’Ikea dans Paris intra-muros.

Après moins de trente de minutes de route, je pose le pied en territoire inconnu. Ce fut un petit pas pour l’Humanité, mais un grand pas pour moi : pour la première fois, je me trouve dans un magasin Ikea. Eh oui ! Votre auteur, qui est une bien curieuse personne, n’était jamais allé à Ikea de sa vie. Forcément, un tel aveu est de nature à faire rire l’entourage qui, par leur regard amusé, signifient : « Mais tu as raté ta vie ! »

La raison en est simple : je n’ai vécu que dans des meublés. Ainsi, j’ai toujours écrit sur des tables, couché dans des lits, assis sur des chaises, regardé dans des miroirs, cuisiné dans des poêles, rangé des vêtements dans des armoires, etc. mis à disposition par mes bailleurs, tant et si bien que je n’ai guère eu besoin d’ajouter de nouvelles choses à toutes ces choses. Comble de toute chose, la plupart des objets qui occupent ma piaule proviennent d’Ikea — et j’en remercie ma propriétaire.

Que de choses !

A peine entré dans ce temple de la consommation, tout est fait pour bichonner le client dès le premier abord. Pour augmenter vos chances de repartir les bras chargés, des bacs remplis à ras bord de sacs sont postés dès la ligne de départ : « Empruntez un sac jaune pour faire vos achats dans le magasin. » Comme le dirait un ancien employé de la chaîne, auteur de La Vérité sur Ikea : « Ces sacs jaunes et bleus sont là pour vous inciter à emmagasiner plus que nécessaire. »

Curieuse façon de faire ses achats, d’ailleurs. Ce qui est surprend, c’est que le magasin dispose d’un parcours fléché. Le client (ou visiteur?) est ainsi invité à suivre le « sens de la visite ». Je me suis souvenu d’un reportage rappelant que ce dispositif, qui est plutôt l’apanage des musées, vise à retenir le « client-visiteur » (appelons-le ainsi) le plus longtemps possible dans le magasin. Il est incité à parcourir tous les univers existants : ainsi, la personne venue chercher un simple set de cuisine passe-t-il par la literie, le carrelage, les sanitaires, etc. avant de mettre enfin la main sur son produit.

Tout est fait pour se croire chez soi... ou dans son futur chez-soi.

Tout est fait pour se croire chez soi… ou dans son futur chez-soi.

Je me suis amusé à me croire, effectivement, dans une exposition. Sauf qu’ici, les œuvres d’art sont comme la boîte de soupe Campbell d’Andy Warhol : un produit de consommation fabriqué en nombre et multipliable à l’infini. Abondance d’ampoules, protubérance de poignées de porte, avalanche de gants de toilettes, montagne de verrerie, palanquée de boîtes de rangement ! Tout, ici, est exposé comme une œuvre d’art ; sauf qu’au lieu d’être invité à la regarder de manière religieuse, on est invité à la toucher, puis à l’échanger contre menue monnaie pour enfin la faire trôner chez soi.

On se sent ici comme à la Foire de Paris : on trouve tout ce qui a inspiré la « Complainte du progrès » de Boris Vian : des tas de couverts, des pelles à gâteau, une tourniquette pour faire la vinaigrette, un évier en fer et même des chauffe-savates. Sauf qu’ici, tout est permanent et nettement moins cher.

Des rêves et des projets de vie

L’observation minutieuse de la clientèle (ou des visiteurs?!) pourrait produire d’intéressantes études sociologiques. Car qui s’aventure ici ? Principalement de jeunes couples, que l’on pourrait croire « bobos », comme dans la chanson de Renaud (« Ils lisent Houellebecq ou Philippe Djian / Les Inrocks ou Télérama / Leur livre de chevet c’est Cioran / Près du catalogue Ikea »). Comme le couple du roman de Georges Perec, Les Choses, ils ont « envie de moquettes, de tables, de fauteuils, de divans ». Je songeais plus précisément aux premières lignes de ce roman :

« L’œil, d’abord, glisserait sur la moquette grise d’un long corridor, haut et étroit. Les murs seraient des placards de bois clair, dont les ferrures de cuivre luiraient. Trois gravures […] mèneraient à une tenture de cuir, retenue par de gros anneaux de bois noire veiné, et qu’un simple geste suffirait à faire glisser. La moquette, alors, laisseraient place à un parquet presque jaune que trois tapis aux couleurs éteintes recouvriraient partiellement. »

Des couples, on en voit en effet beaucoup, et il y a fort à parier qu’il s’agit de primo-accédants. Probablement qu’ils imaginent le salon où ils vivront tous les journées de leurs années à venir, ou la cuisine où ils prépareront leurs plats jusqu’à la prochaine décade. Nul doute, aussi, qu’ils imaginent la chambre où ils vont… Bref ! Une chose est sûre, le lieu est peu commode pour les célibataires, car la décoration intérieure figure loin dans la liste de leurs préoccupations.

Mais laissons-là la sociologie, et revenons à Thiais. Dans l’univers literie, je vois passer deux vigiles en patrouille. J’imagine qu’ils sont là pour ramener à la réalité ceux qui se sont laissés bercer par le confort des matelas. Là encore, la tentation est grande de prendre ses aises, comme chez soi… Des habitudes tellement ancrées, ce me semble, qu’en Chine, Ikea interdit à ses clients de dormir dans ses magasins !

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Au rayon literie, les clients testent leur futur nid douillet… qui à déjà prendre leurs aises.

Plus loin, en entrant dans les modèles d’exposition, j’ai l’impression de visiter le domicile de quelqu’un. On passe du salon à la cuisine et de la cuisine aux chambres comme si on y était prestement invité. Tout semble si réaliste ! On se sent tellement à l’aise que l’on voudrait, justement, prendre ses aises, par exemple en s’affalant sur un canapé devant tout le monde. Il est amusant de constater, surtout du point de vue du novice, que les bibliothèques sont remplies d’abondance de vrais livres ; mais ils n’ont de sens que pour les locuteurs suédois. Assurément, on se sent tellement bien qu’on serait tenté d’emmener tout cela à la caisse.

« Le bonheur c’est d’avoir, d’en avoir plein les armoires »

Après plus d’une heure et demie de déambulation, l’envie me prend de trouver une bonne pitance. On m’a déjà dit le plus grand bien des boulettes de viande, qui sont aux restaurants d’Ikea ce que le Big Mac est au Mc.Donald’s – en notoriété, s’entend. Loin de moi la réminiscence d’un scandale les concernant, je suis encore plein de mon déjeuner : je me contente d’un quatre heures léger et sucré.

Ici, le café est à volonté, mais il faut bien avouer que ce privilège à un euro le rend dégueulasse. En revanche, le gâteau au Daim, autre découverte du jour, est un plaisir divin pour les babines. Cet instant de détente fut l’occasion de tester en conditions réelles les produits d’Ikea : la chaise sur laquelle j’ai posé mon séant, la tasse et le verre dans lesquels j’ai bu mon café et mon eau, ainsi que la table où j’ai posé tout cela, étaient tous « made in Ikea », cela semble évident.

Il est intéressant de noter, au passage, qu’Ikea est fier de ses origines suédoises. Ici, les articles portent des noms bien scandinaves, tandis que le français est écrit en plus petit. Ceci expliquant cela, le jaune et le bleu clair du drapeau suédois se retrouvent sur les uniformes de travail et même au bout des cure-dents utilisés pour les dégustations.

Un tapis de bain, et puis c’est tout

Une visite dans un temple de la consommation ne serait rien sans un passage aux caisses. Soucieux de les tester, je m’y rends donc avec le seul objet qui a une utilité immédiate pour moi : un tapis de bain. Beaucoup viennent ici pour remplacer leur armoire, pour refaire leur cuisine ou pour acheter des boîtes de rangement. En curieux personnage, je ne sors de là qu’avec un tapis de bain, que j’aurais pu acheter n’importe où dans Paris.

Couleurs, matières, motifs... Des tapis en abondance et pour tous les goûts.

Couleurs, matières, motifs… Des draps à profusion pour satisfaire tous les goûts.

Les magasins Ikea étant mûrement réfléchis, un rayon d’un nouveau genre m’attend après les caisses : l’alimentaire ! Il ne sert à rien d’acheter des placards pour ne rien y mettre. Alors je réalise mon deuxième et dernier achat avant de ressortir : du chocolat et de la confiture. Là encore, votre auteur doit paraître une bien étrange personne : quelle idée d’aller à Ikea pour s’acheter à manger ! Auparavant, en pique-assiette plutôt qu’en grippe-sou, je goûte chaque échantillon des appâts qui me sont gentiment proposés, de surcroît par des employés vêtus du drapeau suédois. Morceaux de wrap au saumon, chocolat de toute sorte, et même sirop de pin et de boulot : miam que tout cela.

Décidément bien rassasié, je ne résiste pas à l’envie de parcourir une deuxième fois le magasin. Je m’attarde davantage là où j’étais passé trop promptement au premier tour. Comme dans un musée, je me crois le droit de réaliser autant de visites que souhaité, tant que je ne franchis pas le seuil de la sortie. Je regarde les allées du magasin, bien garnies d’objets en tous genres, et je ressens le malaise des personnes spirituelles. Sur le chemin de la sortie, je jette un dernier coup d’œil derrière moi, puis me viennent à l’esprit ces paroles d’Alain Souchon : « Aïe on nous fait croire / Que le bonheur c’est d’avoir / D’en avoir plein les armoires / Dérision de nous dérisoire.»

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