Comment j’ai parcouru trois fois le rayon de la Terre avec 115 euros

 

Trois fois le rayon de la Terre, c'est la moitié de la circonférence de la Terre ou, si vous préférez, la distance entre Paris et Wellington.

Trois fois le rayon de la Terre, c’est la moitié de sa circonférence ou, si vous préférez, la distance entre Paris et Wellington.

VOYAGE – En faisant mes comptes d’apothicaire, je me suis exclamé : « Eurêka ! ». J’ai trouvé la solution pour rentabiliser au maximum la moindre pièce d’un euro qui traîne dans vos poches. Selon mes calculs, un euro représente 142 kilomètres, oui, oui, parfaitement.

Je me suis amusé à lister toutes les destinations où je me suis rendu en autocar depuis septembre dernier. A chaque fois, j’ai noté le prix payé et la distance parcourue. Commençons par le plus gros nombre : 16.355 kilomètres (17.575 au 3 juillet). Voilà. Et voici la petite somme que j’ai payée pour parcourir tout cela : 115 euros (130 euros au 3 juillet). Sacrebleu ! Oui, c’est possible ! Dois-je préciser que cette distance correspond au parcours à vol d’oiseau. Il y a donc fort à parier qu’en réalité, cette donnée dépasse les 20.000, ce qui équivaut à la moitié de la circonférence de la Terre ou, si vous préférez, la distance entre Paris et Wellington (Nouvelle-Zélande).

Ma binette partout

Ce nombre colossal couvre quantité de destinations. Je me suis dirigé vers tous les points cardinaux, rendant cinglé le coq de la girouette. A l’Ouest : Brest, le Mont-Saint-Michel, Nantes, etc. Au Sud-Ouest : Biarritz, Bordeaux, Lège, etc. Vers le Sud-Est : Avignon, Lyon, Marseille, etc. A l’étranger : Berlin, Hambourg, Milan, etc. ! Cette liste est non exhaustive et n’inclut pas Lille, que je ne compte pas dans mes destinations de voyage.

Si, comme Benny B, vous me demandez si je suis fou, je répondrais : « Oh oui ! » J’ai l’envie irrépressible de prouver que voyager pas cher est possible – « nous l’allons montrer tout à l’heure ». Bien entendu, à de tels tarifs, il faut savoir faire des concessions et ne pas être très regardant sur le confort et la rapidité. Les trajets en bus prennent jusqu’à trois fois plus de temps qu’un trajet en train. Alors qu’un Paris-Marseille met trois heures en TGV, j’ai mis dix heures en bus ! J’ai posé le pied à Berlin après une demie-journée de route : j’aurais mis deux heures en avion. Quand on trouve le moyen d’aller à l’autre bout du pays ou dans un pays voisin pour 1 euro, mieux vaut ne pas râler ni s’encombrer de questions : il faut agir compulsivement.

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Six compagnies, une centaine de villes desservies et une infinité de voyages possibles.

« Je n’ai jamais payé un trajet plus de 10 euros »

Si les intimes me surnomment « J-M », ils m’attribuent un autre qualificatif : « Monsieur Bon Plan » – dont la traduction anglaise correspond à un célèbre site de commerce. D’après mes calculs, je n’ai jamais payé plus de 10 euros un trajet en aller simple. Il m’est même arrivé… de voyager gratis ! Vous êtes sans doute étonnés et me traitez de charlatan : cela mérite plus amples explications.

Il faut bien se douter que les billets ne sont pas tout le temps vendus à prix cassés ; ce serait trop beau. Les billets à 1 euro, je les ai obtenus au moment du lancement d’une ligne. Pour faire connaître une nouvelle ligne auprès de leurs (futurs) clients, les compagnies les vendent pour presque rien, avant de fixer le tarif standard au bout de quelques semaines. C’est ainsi que courant septembre, au moment où toutes les compagnies se sont lancées (Flixbus, Isilines, Megabus, Starshipper et Ouibus), j’ai fait le plein de billets en choisissant mes destinations « à l’aveugle » – le but du voyage n’étant pas tant la destination que le voyage lui-même. Je suis allé à Marseille, Avignon et Nantes pour 1 euro courant octobre-novembre simplement parce qu’une compagnie venait de créer une ligne y menant.

Réductions et anticipation

Qu’à cela ne tienne ! Mais comment continuer à profiter de ces prix en dehors de ces opérations de lancement ? Deux solutions à cela. L’une est de guetter les ventes flash : pendant quelques jours, un certain nombre de places est vendu à prix cassé, entre cinq et dix euros. C’est un peu le principe des soldes ou des ventes privées : tout est bradé, tout doit disparaître. Flixbus le fait régulièrement. C’est ainsi que j’ai voyagé vers mes trois destinations d’Allemagne (Berlin, Francfort, Hambourg) pour 10 euros à chaque fois. Étant décidément très malin, j’ai réussi… à baisser encore plus ce prix ! Puisque j’avais des petits bons de réduction, 5 euros par ici, 10 euros par là, j’ai profité d’une double ristourne du tonnerre.

L’autre solution est évidente ; elle concerne tous les modes de transport et est connue de tous, bien que difficilement appliquée : il faut an-ti-ci-per ! Tout comme l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, le voyage appartient à ceux qui s’y prennent à l’avance. J’ai rarement réservé mes billets pour un départ imminent. Pour être franc, certains soirs, une question me taraude : « Où vais-je bien pouvoir aller dans les deux prochains mois ? » C’est alors que je visite les sites des compagnies d’autocar et que je fais mon shopping vagabond en choisissant des destinations et des dates aléatoires. Pour ne pas perdre le bénéfice de ces bas prix en cas de contretemps, renseignez-vous sur la politique d’échange et d’annulation. Il vaut mieux, parfois, acheter son billet même si l’on n’est pas sûr de partir. Megabus permet une annulation des billets jusqu’à 24 heures avant le départ, un délai qui tombe chez Flixbus… à 15 minutes, le tout gratuitement.

Une manière de voyager bien particulière

C’est tout un art de voyager comme un fauché. L’habitude venant, on prend goût à s’installer à bord d’un autocar. On ne voit pas le temps défiler quand on sait l’optimiser. Il suffit d’emporter un bon livre, un magazine de qualité et de la musique transportante pour oublier qu’on en a « pour un bon bout de temps ». Il est aussi recommandé de ne pas jouer les timides et de discuter avec ses voisins – en particulier s’il s’y trouve une fille intelligente. Pour les destinations lointaines, je privilégie les bus de nuit qui, de surcroît, font économiser une nuit d’hôtel. Foncer dans la nuit noire, se laisser bercer par les trépidations du moteur, voir le soleil se lever dans le lointain horizon, s’arrêter dans une station-service déserte au bord d’une autoroute, casque de musique vissé sur les oreilles… C’est une expérience que chacun devrait essayer au moins une fois dans sa vie.

Poussant le vice encore plus loin, il m’est arrivé de dormir deux nuits d’affilée dans un bus (!) : j’arrive au petit matin, je visite la ville au pas de course pas vraiment frais et dispos, et repars le soir-même à Paris à bord d’un autre bus de nuit. Alors oui, tu rentres chez toi avec l’air d’un zombie et tu ne penses qu’à t’étaler dans ton lit. Mais voilà, tu as brisé la monotonie, tu as foulé le sol d’un territoire inconnu et, surtout tu as roulé ta bosse pour pas un kopeck ! L’autocar, ce n’est pas seulement un mode de voyage pour les faibles revenus : c’est aussi une manière de se déplacer en prenant son temps, bien peinard.

La révolution du voyage

On déblatère quantité de propos au sujet d’Emmanuel Macron, le ministre qui a contribué à installer ce nouveau mode de transport en France. Quoi qu’on en pense, il faut reconnaître qu’il est un peu comme le cordonnier de la chanson de Goldman : il changeait la vie ! Beaucoup diront qu’ils n’auraient jamais voyagé si les autocars n’existent pas. C’est mon cas. Je ne préfère pas imaginer la somme que j’aurai payée pour parcourir ces 20.000 kilomètres en train. Auparavant, l’émergence du covoiturage avait déjà révolutionné notre mobilité. Mais comme l’écrivait le suprême Jack Kerouac :

« C’est un des maux les plus redoutables de l’auto-stop que de devoir converser avec des gens innombrables, leur faire sentir qu’ils ne se sont pas trompés en vous cueillant, quasiment même les amuser, toutes choses qui demandent un grand effort quand vous vous tapez un voyage sans jamais descendre à l’hôtel. »

Désormais, les gens qui refusent de se faire arnaquer par la SNCF, dont la grande partie des tarifs relève de l’escroquerie, peuvent visiter leur famille, rejoindre leur petite amie, voir des amis ou réaliser un entretien professionnel grâce à ce mode de transport qui est certes rétrograde, mais qui permet à tous les vagabonds que nous sommes de se jeter sur l’immensité de la route, en quête d’horizons changeants. Les autocars Macron réalisent le rêve de Jack Kerouac :

« La révolution des sacs à dos, la révolution des sacs à dos… Imagine ! Des milliers de millions de jeunes Américains, comme toi, Jack, bouclant leur sac à dos et prenant la route. »

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