Comment j’en suis venu à voyager seul dès l’âge de 7 ans

Marchant (pas encore seul) dans une rue de Mons-en-Baroeul, près de Lille, en 1996. Ce n’est que le début.

Et comment je vais continuer éternellement.

Une fois atteint l’âge de raison, je n’ai pas perdu de temps :  je me suis mis en route. A l’époque déjà, avant le passage au nouveau millénaire, l’envie de repousser mon périmètre de vie me démangeait. Je voulais voir le monde au-delà de ma chambre, élargir mon champ de vision au-delà de ma rue. Mes parents ne voyageaient jamais, mais comme je vais vous l’expliquer, cela n’a jamais été un problème pour moi.

Que mes lecteurs se rassurent, à 7 ans, je ne prenais ni le train ni l’avion seul comme je le fais aujourd’hui. C’étaient, voyez-vous, des déplacements urbains, de quelques kilomètres à peine, mais qui m’apparaissent comme des voyages. Aller dans la ville d’à côté, c’était comme me rendre en pays étranger. Mal m’en a pris. Un jour, à la gare Lille-Flandres, un agent de Transpole (la société des transports lillois), repérant que j’étais seul dans le métro, me demanda où étaient mes parents. Punchline : « Je ne suis pas perdu. » Il me rappela que j’étais mineur que je n’avais rien à faire là, mais ne me retint pas plus longtemps.

Le goût du mouvement

Je vous livre une autre anecdote très significative. Un midi, je fis croire à mon père que j’allais déjeuner chez un copain dans ma rue. En réalité, je pris le métro pour me rendre, quelques stations plus loin, pour 7,50 francs, dans le centre de Lille. Mal m’en a pris. Une interruption du trafic me bloqua à Lille et retarda mon retour à l’école. J’y arrivai juste au moment de l’appel de 13h30 — sans avoir mangé. Je me souviens d’être arrivé en courant dans la cour de récré. Mon père était là, juste intrigué, pas inquiet. La directrice me gueula dessus, me traîna par les oreilles et j’eus droit à une punition. Elle menaça même de m’interdire la sortie scolaire prévue le lendemain, mais, si mes souvenirs sont bons, j’y suis allé quand même.

A huit ans, je voyageais enfin dans la légalité, puisque c’est l’âge auquel les enfants peuvent emprunter le réseau Transpole sans être accompagnés. Ce fut aussi un tournant. Pendant plusieurs années, en phase de divorce de mes géniteurs (garde alternée, tout le bazar), je devais parfois prendre le métro deux fois 30 minutes par jour pour rejoindre mon école primaire, à l’autre bout de la métropole. Et je n’avais aucune peine à le faire seul. Je faisais des détours pour être sur la route plus longtemps. J’étais comme ces salariés qui prennent le TGV tous les jours entre leur province et la capitale. Ici naquit mon goût du mouvement. J’aimais déjà être « En marche ! » Comme le montre le reportage ci-dessous, diffusé sur France 3 en août 2001, j’avais notamment l’habitude de prendre le bus vers mon endroit préféré, le Forum des sciences — où je rêvais de voyages très lointains.

Ecole buissonnière et école de la vie

Voilà pour les voyages urbains, qui se sont faits plus réguliers et lointains au fil de l’âge. Mais qu’en est-il des voyages nationaux et internationaux ? Ils remontent à janvier 2007. J’avais 14 ans. Pour vous dire à quel point ça remonte, Jacques Chirac était encore président et nos téléphones ne servaient qu’à téléphoner. Comment j’en suis arrivé là ? En janvier 2007, je devais aller à Bruxelles avec mon père. Une indisposition l’a empêché de partir alors que nous avions nos billets, ni échangeables, ni remboursables. Seuls les miens servirent. Je traversai la frontière, seul et mineur, et m’offris une journée dans la capitale européenne.

Bruxelles fut un déclencheur. L’année 2007 fut incroyablement fructueuse en voyages. Je ne compte pas les fois où je suis allé à Paris, bien avant d’exaucer mon voeu d’y habiter. Parfois je partais avec le premier TGV du jour et rentrais avec le dernier. D’autres fois, j’y restais plusieurs jours. J’ai également découvert Strasbourg, Lyon et Londres. J’organisais moi-même mes séjours, des réservations du train et de l’hôtel au repérage de lieux à visiter. Mon père signait une autorisation parentale dès que je devais dormir à l’hôtel, souvent des Ibis. Je la présentais alors à la réception, sans quoi, étant mineur, on pouvait me refuser. 2007 est aussi l’année où j’ai pratiqué à outrance l’école buissonnière. Il restait peu de coupons « Absences » dans mon carnet de liaison. Qu’est-ce que je m’ennuyais en 3e, et bien avant et bien après ! Quand mes camarades apprenaient entre quatre murs, je me formais dehors, à l’école de la vie.

Fuir et apprendre

Dix ans plus tard, le recul me fait dire que j’étais totalement ouf. Dans quelle tête de gamin peut naître de telles envies ? Je comprends maintenant que je cherchais à outrepasser bien d’autres frontières. Celles qui m’enfermaient dans une vie scolaire ennuyeuse et une vie familiale déplorable. Le divorce insinua en moi la conviction que je m’en sortirais bien mieux en autonomie. Comme Brassens, je devais suivre mon « chemin de petit bonhomme », même si ça déplaît aux braves gens. Il fallait agir sans tout attendre des autres — alors que beaucoup, par exemple, attendent trop de l’État-Providence. Et puis, je suis né avec une curiosité insatiable. Le besoin d’apprendre, de comprendre, de saisir la marche du monde, voyez-vous. C’est sans doute pour ça que j’ai voulu devenir journaliste. Ces premières expériences ont véritablement consolidé un caractère indépendant qui ne m’a jamais quitté. Si j’avais eu une enfance dorée, je me serais complu dans le confort et l’affection et les désirs vagabonds ne se seraient jamais manifestés.

Dès fin 2007, je fus contraint à la sédentarité pendant trois ans. Mais je trouvais le moyen d’aller à la mer avec les copains pour 1€ (ici à Wimille-Wimereux).

Hélas, pendant quelques années, dès fin 2007, je fus condamné à la sédentarité. Question d’argent. Seule exception: la Thaïlande, pendant trois semaines, mais en famille. Dès lors, les seules fois où j’ai voyagé, c’était pour aller sur le littoral de ce qui était encore le Nord – Pas-de-Calais. Chaque été, l’opération Ter-Mer permettait aux jeunes démunis comme moi d’aller à la mer pour 1€ en train sur la journée. Je motivais alors les copains et les copines. Et à nous l’évasion entre Calais et Berck-sur-Mer — ça vend du rêve !

Une traversée de la France seul et à pied

Retour au nomadisme en 2010. Mon autonomie financière a commencé lorsque j’ai atteint la majorité, me suis inscrit à la fac et me suis mis à exercer de petits boulots. Je repris alors mes aller-retour entre Lille et la capitale. J’avais 18 ans et j’aimais quitter ma province, certain de conquérir Paris. Je m’y voyais déjà… A force, je fus pris d’un terrible désir de passer à la vitesse supérieure. L’été 2011 fut le plus aventureux et le plus formateur de mon existence. Je m’élançai sur les routes de France, bien décidé à la traverser jusqu’à la frontière italienne (Menton/Vintimille) en marchant seul, comme Jean-Jacques Goldman.

Une ébauche de ce qui sera le voyage le plus formateur de ma vie. En été 2011, je lançai un défi contre mes limites.

Souci d’économie oblige, il m’a fallu redoubler d’imagination pour dépenser le moins possible. Quand je ne dormais pas à l’auberge de jeunesse, c’était à l’aéroport, dans une gare, dans des forêts… Au bout d’une semaine sur les cinq prévues, j’ai dû revoir mes plans, tempérer mes ambitions et donc faire exploser mon budget. J’ai tenu à atteindre mon but ultime, la frontière italienne: j’ai donc fini mon trip en train pendant la deuxième semaine. Qu’importe, puisque cette aventure fut la plus formatrice de ma vie. C’était un défi contre mes limites. Un voyage initiatique, voilà tout.

Sur la route, en Europe

L’année suivante, mon esprit s’est porté vers l’Europe. En 2012, à 19 ans, je pris l’avion seul pour la première fois. Depuis l’aéroport de Charleroi, en Belgique, j’allai d’abord à Stockholm, puis Budapest, puis Rome et, l’année suivante, à Riga. Je découvris le pouvoir de ma carte d’identité et de l’espace Schengen. Je suis extrêmement reconnaissant envers Ryanair qui m’a permis de payer entre 10 et 20€ mes aller-retour. (Oui, j’étais déjà le roi du bon plan à l’époque.) Pour moins cher qu’un Lille-Paris, je m’offrais quelques jours à l’autre bout de l’Europe. Tout juste majeur, je marchais inconnu dans des villes étrangères, loin de ce qui rappelait mon cadre de vie. Grâce à iDBus, ancêtre de Ouibus, je partais nuitamment à Amsterdam ou Londres pour 5 ou 10€. Je ne négligeai pas la France, avec la découverte de Bordeaux, Nantes, Marseille et Nice et la redécouverte de Toulouse, où j’étais allé faire mon stage de 3e, à la Cité de l’espace — rêve d’infinité, toujours. Dans le même temps, la première lecture de Sur la route de Jack Kerouac fut une révélation, un fondement dans ma culture du voyage.

Budapest est, après Stockholm, la deuxième destination où je me suis rendu seul en avion. A l’époque déjà, je payais mes aller-retour… 10€ !

Ne jamais s’arrêter

Au fil du temps, le besoin de partir n’a fait que croître, jusqu’à devenir un besoin vital. Dès 2015, je me mis à voyager plus souvent grâce à l’apparition des cars Macron (merci à lui!). Quand on donne la possibilité d’aller en France, en Allemagne ou en Italie pour 1€, difficile de résister à la tentation. Je ne m’en suis guère privé, parcourant près de 20.000 km avec moins de 200€. Et puis, voyez-vous, avec les revenus de l’époque, on fait avec les moyens du bord, on se fout du confort, on assouvit sa passion par tous les moyens.

Le voyage fait véritablement partie de mon quotidien depuis, je dirais, mi-2016. Monter dans un train ou un avion le week-end est aussi naturel qu’enfourcher un Vélib ou prendre le métro en semaine. Grâce à une situation professionnelle stable et à mon don pour trouver des bons plans, je pars pratiquement toutes les semaines vers une destination différente. Un coup, vous me voyez marcher au sommet des Alpes. Un autre, vous me trouvez dans une ruelle d’Italie, à moins que ce ne soit en Espagne, en Pologne ou en République tchèque. Cette année, en guise de résolution, je me suis fixé pour objectif de visiter en moyenne une destination européenne par mois. Madrid, Copenhague, Venise, Londres, Prague, Ibiza, Dublin, Varsovie… J’en oublie, mais l‘objectif sera tenu, dépassé même.

Voyager pour vivre, vivre pour voyager

Nul doute que dans les années à venir, j’irai plus loin, plus longtemps, quitte à partir moins fréquemment. New York sera ma grande destination de 2018. La Thaïlande suivra probablement. J’ai très envie de parcourir la Voie Royale (Kungsleden) dans l’immensité de la Laponie suédoise. Et si, comme je le souhaite, j’arrive à bosser dans le domaine du voyage, alors la planète entière deviendra mon lieu de travail et j’aurai toute une vie pour m’abreuver du monde, me saouler de culture et partager ma bougeotte.

Se laisser surprendre à chaque coin de rue de ce monde. Comme ici dans la magie de Venise pendant son carnaval.

Cette vie de voyages commencée très tôt et menée sans rencontrer de difficultés majeures me fait dire, décidément, que je suis né pour voyager. Il ne peut pas en être autrement. A chaque départ, j’en apprends plus sur moi-même et sur le monde, tandis que l’école fut une source d’ennui et de frustration. Voyager change ma manière d’être, de faire et de penser. Freud dirait que pendant tout ce temps, j’ai fui quelque chose. Une fille ? Peut-être. La peur de « ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre », dixit Blaise Pascal ? Sans doute. La monotonie de la routine ? Très sûrement. Maintenant que je vous ai retracé ma vie sur la route, je n’ai plus aucun doute sur mon but ultime. Ma vie toute entière doit être consacrée au voyage. A la découverte de soi, du monde et des autres.

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