Eloge de l’énergie vagabonde, Sylvain Tesson, Pocket, 2009

53_ La vie des hommes n’est pas une science exacte, elle échappe aux lois de la physique qui conditionnent l’évolution du monde. Nul déterminisme pour la guider. Elle est dangereuse car imprédictible.


Le principe qui s’oppose le plus radicalement à l’énergie de la nouveauté jaillissante c’est l’habitude. L’enfermement de l’être sous le couvercle d’heures et de lieux épuisés de se ressembler trop. Péguy soutient qu’« une âme morte est une âme tout entière envahie par l’encroûtement de son habitude, par l’incrustation de sa mémoire! ». L’énergie déserte les êtres qui connaissent trop bien les recoins du labyrinthe de leur vie, ceux qui n’attendent plus rien des instants à venir et ceux qui, par peur de l’inattendu, s’enferment dans le mur de l’habitude. À chaque tic-tac de l’horloge du temps, les parois leur renvoient l’écho du tic-tac précédent au lieu de leur chanter la musique de l’inconnu ! Reich, le savant fou de l’énergie organique parlait de la « cuirasse de l’habitude ». Pour avancer dans le couloir du temps, il faut donc choisir son camp en saisissant son arme : soit un bouclier frappé au blason de l’habitude, soit une épée tranchante pour faucher l’obscure lumière de l’imprévisible.


105_ Le voyage dissipe le trop-plein énergétique. Le mouvement est la soupape de la fièvre sexuelle. Si le corps brûle trop, il suffit de rajouter à l’étape quelques kilomètres pour l’éteindre. Les nomades, comme les wanderers, vivent dans un parfait apaisement intérieur. Non pas que la Nature s’électrise leur moelle, mais parce qu’un bel usage du monde permet de dépenser avec juste mesure le trop-plein Vital sur le sable des pistes. Lorsque je chemine par les travées du monde, je me sens comme ce vagabond de Knut Hamsun, qui murmure sous l’étoile d’automne: « Je n’ai pas lu les journaux et je vis tout de même, je vais bien, je fais de grands progrès en calme intérieur, je chante, je me pavane, je vais tête nue, contemplant le ciel, le soir. »

Mais la plongée soudaine dans les villes réveille les mauvaises fièvres. En milieu urbain, plus moyen de les étouffer par l’effort. Le voyageur retombe sous l’aiguillon de l’énergie sexuelle sitôt qu’il gagne les faubourgs. En ville, tout s’étiole, sauf les pulsions.


139_ Le dernier jour, avant que je n’atteigne la frontière géorgienne, le vent tourne à l’est et forcit. J’ai dans le dos des rafales à 60 à l’heure. J’avale cinquante kilomètres dans l’exaltation. Je ne veux Pas descendre de mon vélo de peur que le vent ne s’arrête. Je suis pris de frénésie. J’abats les kilomètres comme un bûcheron fou dont même Ronsard n’aurait pu arrêter le bras. Je me tiens le haut du corps immobile, les yeux mi-clos, sans penser à rien. Mes jambes moulinent. Le temps s’arrête, je ne suis pas en mouvement : je suis devenu mouvement. Le Tao chinois ne professe rien d’autre. Dériver lentement, ne pas aller contre le monde, ne pas remonter le temps, être avec la feuille flottant sur les eaux plutôt qu’avec le roc fendant les flots de la rivière, être dans le vent, devenir le vent. Se laisser porter dans le flux de la vie pour que s’éloignent de soi les rivages de la mort.

Des pilotis de bois se dressent au bord des champs. Au sommet, des hommes somnolent. Ils sont employés à garder les cultures. Métier suprême ! Regarder pousser les plantes ! Veiller à la bonne marche de la vie végétale. Assister au spectacle de la photosynthèse, couché sur un matelas, dans le vent de la plaine à l’ombre d’une treille de roseaux frais, cependant qu’au pied des ajoncs, invisible et silencieuse, la pâte du brut poursuit pour quarante ans sa course molle. 176_ Souvent les voyageurs justifient leur départ par leur soif de rencontres. Découvrir l’Autre, s’y frotter, le comprendre, l’écouter et l’aimer : motifs des voyages modernes. Serait-ce qu’à la maison, il n’y a personne digne de soi ? Serait-ce que l’exotisme confère à l’étranger une valeur suprême ? Y aurait-il un rapport entre la profondeur des gens et leur éloignement ? Un voyage en des terres désolées, vides de tout être, n’aurait-il pas d’intérêt ?

Je trouve plus honnête d’avouer que je voyage en vagabond enchanté pour le seul bénéñce de mon âme et la pure jouissance de mon corps. Que me frotter à la beauté du monde est mon unique raison de lever les ancres. Que je suis capable de laisser l’Autre tranquille pendant des semaines si je me sens l’humeur solitaire. « Partir pour rencontrer », entend-on ici et là comme si rencontrer l’autre était équivalent à visiter les temples ou goûter la cuisine locale. La rencontre est un bonheur fugace, rare, avare de lui-même. Elle survient sur la route. Surtout ne pas aller vers elle ! Si elle se décide à venir, alors elle illuminera notre ciel intérieur sans qu’il n’y ait rien à faire. Comme avec les chats.


176_ Le lendemain, nous descendons de front le cours d’une vallée aux versants arides. Des coulées de végétation cascadent vers la rivière comme des langues qui voudraient s’y désaltérer. J’écoute Lise et David me confier leurs espoirs dans le développement durable. En Suisse, tous les deux œuvrent à la promotion de ce concept. Ce mot, je m’en méfie comme de tous les cache-sexe. Le développement durable est le baume appliqué sur leur mauvaise conscience par des Occidentaux désireux de continuer à jouir sans que ne retombe vraiment la fièvre du monde. le terme cache le vœu d’ajuster mieux les rênes pour maintenir la course de l’humanité le plus longtemps possible. Pas la moindre intention d’en arrêter l’emballement. « Jouissons sans entrave », clamaient les slogans de Mai 68. Jouissons plus intelligemment pour jouir plus longtemps, répondent en écho les chantres de la durabilité. Le principe ne remet pas en cause la marche du monde, mais propose de légers aménagements de la fuite en avant, quelques infléchissements comme les touches prudentes d’un pinceau pointilliste. L’essentiel ne serait pas de changer de cap; mais de ralentir le rythme pour permettre à l’orgie de se poursuivre durablement.

Qu’imagine-t-elle, cette poignée d’Européens ultra-éduqués, dont les membres forment le boy’s band du développement durable ? Que les discours citoyens, les actions individuelles, les comportements vertueux enrayeront le pillage des ressources ? Que pourront les intentions de quelques hommes lucides et de bonne volonté devant la course aux réserves ? Se rend-on bien compte de la charge énergétique contenue dans le marché de Rawalpindi, de la frénésie consommatrice d’une seule rue du quartier commerçant de Hong-Kong ou d’un quai du port de Bombay ? Se rend-on compte que des Moluques au Baloutchistan, des milliards de postes de télévisions serinent à des milliards d’enfants que le bonheur est dans le supermarché. La télévision désigne le but : atteindre la prospérité de l’Occident. L’Europe a montré la voie, elle explique depuis des décennies aux spectateurs ébahis par son succès comment jouir le mieux possible et transformer la richesse en temps libre et le temps libre en loisir. Le western style est devenu fantasme. La télévision jette de l’huile sur le feu de l’Envie. Le souhait d’accéder aux niveaux de vie occidentaux génère dans le cœur des hommes, de Bamako à Bogota, l’énergie la plus puissante qui soit, celle qui mène le monde selon René Girard: l’énergie du désir mimétique, Elle amène l’homme à lutter non pas tant pour l’objet que pour sentir la satisfaction de posséder autant que celui qui possédait autrefois plus que lui,

Or, pour la première fois, le rêve est à la portée de main de milliards d’êtres humains. Dans le moindre faubourg de la Chine, des millions d’hommes et de femmes travaillent d’arrache-pied à jeter les fondations des centres commerciaux que leurs enfants videront. À Delhi, à Calcutta, des femmes en saris ont compris qu’elles étaient presque arrivées à la porte de Disneyland et à deux doigts d’accéder enfin àla clé du bonheur : un caddie. Le rêve de leurs époux: posséder une voiture individuelle avec laquelle, chaque soir, ils rejoindront le serpent des embouteillages pour faire un tour en ville dans les mégapoles congestionnées. Et les durables développeurs enfin décillés parce qu’ils souffrent d’indigestion et sont écœurés d’avoir tant joui prétendent empêcher les Chinois et les Indiens d’ouvrir à leur tour la bonde de la corne d’abondance ?

En Asie, les estomacs ne crient plus famine, mais les cerveaux eux, savent que le temps est enfin venu de profiter de la vie. La classe moyennemendiale s’ébroue. Elle se tient sur le seuil du XXIe siècle, les yeux brillants d’envie, comme la ñgure du Travailleur se tenait à l’aube du XX° siècle, les bras luisants de cambouis. Toutes deux sont des titans, lorgnant sur le festin toujours promis et toujours différé. Cette énergie de la soif, de l’envie, de la salivation s’accumule à un extrême degré de concentration de l’un à l’autre bout des pays de la terre.

Au début du xxe siècle, les artistes aux nerfs à fleur de peau ont senti la corde du monde se tendre jusqu’à la rupture. C’était au temps où les bielles tournaient dans le fracas des fabriques, où la puissance des nations se mesurait au rendement des laminoirs. Prokofiev dans la démence de ses sonates, Mahler dans la houle de ses symphonies reproduisaient le tambourinement des pistons et des machines-outils qui annonçaient la catastrophe. Les jeunes peintres viennois se suicidaient. Les poètes russes démantibulaient les vers. Le Léviathan de l’industrie fourbissait les armes des guerres mondiales. « L’afflux d’énergie, écrit Ernst Jünger dans Passage de la ligne, augmentait continuellement de façon menaçante. »

De la masse prolétaire se dégageait une force intense. La foule n’avait-elle pas le pouvoir de devenir « un agent de souveraine volonté, forçant la matière à obéir‘ ». Maxime Gorki. la sensibilité chauffée à rouge, percevait à tel point la puissance magnétique de l’être qu’il échafauda une théorie psychophysique de l’énergie : « Je préfère m’imaginer l’homme comme un appareil qui transforme en lui ce que l’on appelle la matière morte en énergie psychique et qui un jour, dans un avenir incommensurablement éloigné, transformera le monde Entier en pur psychisme… Toute la matière, engloutie par l‘homme, sera transformée par le cerveau en une unique énergie psychique. »

Bref le temps étai à l’espoir, l’homme allait transñgurer le monde, lui donner des ailes, le recréer même « d’après une autre volonté ».

Faut-il être caparaçonné pour ne pas éprouver aujourd’hui les symptômes d’une nouvelle mise sous tension de l’humanité surpeuplée ? Ce ne sont plus les idéologies qui l’agitent, ni l’enthousiasme messianique qui la soulève, ni l’agressivité des gouvernements qui la secoue, ni les nationalismes qui la traversent, mais l’immense pression de ses besoins croissants et l’exaspération d’avoir tant attendu pour les satisfaire. « L’ère des Titans qu’annonce Hôlderlin, poursuit Jünger à la fin de sa traversée du siècle, n’est-ce pas une ère de course effrénée aux ressources ? »

La terre ressemble à cette boule en flammes qu’une revue publiait dans un numéro consacré aux énergies. La Terre brûle parce que l’humanité salive, Que pèsent dans l’incendie les pompiers du développement durable ?

Parons tout procès en défaitisme, toute accusation de nihilisme. Il y a une alternative à la tiédeur du développement durable. Des penseurs ont forgé 1a théorie de la décroissance. Au lieu d’accompagner le progrès en l’affublant d’autres noms ou en l’ornant d’hypocrites oripeaux, clament-ils, faisons marche arrière ! Déconstruisons le temple que nous avons bâti ! Démontons la machine qui nous mène à l’abîme. Puisqu’il est impossible de prévoir la prochaine crise mondiale, créons nous-mêmes les conditions de la faillite et ralentissons nos existences. L’idée est belle car radicale. Sur le pont du titanic, les tenants du développement durable auraient demandé au capitaine d’aller un peu moins vite, à l’orchestre de jouer moins fort. Les francs-tireurs de la décroissance, eux, seraient descendus dans les cales, chignole A la main lorsque le bateau était encore à quai, et en auraient percé la coque avant que l’iceberg ne remette bon ordre A la folie commune.

Mais la théorie de la décroissance se heurte à un écueil incontournable. Personne ne veut initier le grand chantier du ralentissement. La modernité repose sur le principe de la rivalité mimétique. La consommation nous enjoint d’accroître nos possessions non pas pour proñter de leurs bienfaits mais pour nous maintenir au même niveau relatif de jouissance que nos voisins. En théorie, chacun est d’accord pour abaisser la température des moteurs de nos existences, vivre sans pétrole, bannir le plastique. Mais à la condition de n’être pas le seul. Aucun individu ni aucun peuple n’accepterait d’être le dindon de la farce, vivant chichement dans un poulailler où la fête continuerait. Décroître oui, mais pas Seul. Et personne ne commencera.

Il existe deux autres voies pour mettre un tenue à l’insulte faite à la Terre. Une infime poignée de vagabonds, racleurs de vents et princes des cabanes, nous indique le chemin qui mène à la première. Ils vivent et courent dans les bois, se nourrissent de soupe à l’ortie, loin des impératifs de la religion, des commandements des marchands et du désespoir urbain. Ils se sont exclus de la spirale énergétique. Si toute vie laisse une marque sur la peau de la Terre comme le harpon sur le cuir des cachalots, au moins l’entaille des vagabonds estelle superficielle. Dersou Ouzala et ses fils spirituels n’ont pas besoin de brandir les oriflammes du développement durable ou de la décroissance soutenable. Ne se rendant pas aux manifestations écologiques à bord de leur voiture, n’utilisant pas d’ordinateurs pour diffuser leurs idées, ils sont les seuls à pouvoir légitimement argumenter sur le sort de la Terre. Mais ils ne s’expriment jamais car ils ont décidé que leur vie tiendrait lieu de discours. Ils sont tellement peu nombreux que les larmes coulent lorsque nous pensons à eux.

La seconde issue préconise de consommer toujours plus. Dans la meilleure hypothèse, les réserves pétrolières n’offrent plus qu’un siècle d’exploitation, les gisements d’uranium seront épuisés dans 80 ans et plus aucun filon de gaz ne chuintera dans trois générations. Précipitons donc la tin de nos maux: accélérons l’épuisement des ressources ! Ouvrons les vannes… Que tournent les moteurs. Que dégueulent les pipes et flambent les torchères! Une fois l’humanité acculée à des nappes vides, la tentation de sucer le brut toujours plus profond pour alimenter notre plaisir aura disparu. Il ne sera alors plus temps d’organiser un commerce équitable, une réduction des impacts ou un échange éthique. Mais il sera question d’imaginer vraiment un autre monde.

Cette conversation nous mène au croisement de la route de Tunceli. Le BTC continue sa lancée plein ouest, en direction de Sivas. Là, il amorcera une vaste courbe vers la Méditerranée. Ce détour permet au tube d’éviter le Kurdistan. Au sud, une vallée s’enfonce dans la région meurtrie par vingt années de lutte armée. Un barrage militaire en garde l’entrée. Au-delà, une piste grimpe vers un col à deux mille mètres. Je décide de m’enfoncer dans ce pays que le BTC contourne. Plus tard, en tirant vers le sud-ouest je rejoindrai le tube avant. Qu’il m’arrive à Ceyhan.