Génération gueule de bois, Raphaël Glucksmann, Allary Editions, 2015

11_ « Vingt-cinq ans plus tard, nous avons la gueule de bois. Le 7 et 9 janvier 2015, une partie de nous-mêmes est morte dans les locaux de Charlie Hebdo puis au milieu des étals d’une supérette kasher. Le terrorisme ne fut pas « aveugle ». En tirant sur Charb et ses amis, les djihadistes ont tué les plus libres d’entre nous. Et, avec eux, notre insouciance. En massacrant le jeune Yoav et ses frères de misère, ils ont visé le vivre ensemble qui caractérise nos sociétés ouvertes et donc les Juifs sont, bien malgré eux, devenus la jauge au cours des siècles. »

13_ Anders Breivik // Attentats janvier 2015

22_ « Du « Dégage ! » tunisien au « Je suis Charlie » français, de la place Tahrir à celle de Maïdan, les millions d’individus qui descendent dans les rues sans parti ni leader, sans dogme ni programme, inventent un civisme d’un type nouveau. Les dirigeants, établis ou contestataires, peuvent bien se greffer sur les mobilisations spontanées des consciences agissantes, ils ne les contrôlent pas et ne récupéreront jamais. Ces insurrections civiques n’ont encore aucun débouché politique ou intellectuel cohérent. Mais elles portent en elles, à l’état de germes, les réponses que nous cherchons. Sans les trouver pour l’instant. »

45_ « Pareil retour aux XVe et XVIe siècles est tout sauf un hasard. Les mêmes causes (bouleversement socio-économiques majeurs, modification radicale des moyens de communication, innovations technologiques, découvertes scientifiques et, surtout, incapacité des cadres préexistants à les appréhender) ont produit les mêmes effets à cinq siècles de distance : la débâcle des représentations verticales du monde, la chute des clercs, l’illégitimité des autorités. A la découverte de l’Amérique (ouverture de l’espace vers l’infini) et à l’ouverture avec les Indes et la Chine correspondent d’invention d’Internet (transformation du monde en agora) et l’utilisation du container (la terre devient un atelier unique). A l’essor des cités italiennes et des ports hanséatiques fait écho la domination de l’espace globalisé par les « villes-mondes » dénationnalisées, déterritorialisées. A l’avènement de l’imprimerie répond l’ère des smartphones et des réseaux sociaux. Dans ces deux périodes charnières, le savoir se répand par le bas, hors des circuits établis, le plus souvent contre eux. Le monde se retrouve sans dessus dessous. Le doute triomphe et, avec lui, la liberté. »

48_ « Nos élites ont moins changé que le regard que nous portons sur elles. Le « problèmes » n’est pas à cherche en Hollande, Sarkozy ou leurs marquis. Il est en nous, dans la manière dont nous les percevons, dont nous appréhendons tout organe normatif vertical. Nous sommes comme le peuple parisien des années 1780, à l’affût de la moindre rumeur renforçant notre rejet d’élites régnantes isolées en leur palais. Le triomphe de Merci pour ce moment répète le succès des libelles consacrés à Marie-Antoinette, Versailles et ses potins : on lit Valérie Trierweiler non pour découvrir qui est François Hollande, mais pour nourrir une hostilité préalable. »

104_ « Nous ne pouvions pas perdre. La Géorgie était le seul pays de l’ex-URSS où les post-ados des révolutions de couleur avaient réellement pris et exercé le pouvoir. La révolution des Roses de novembre 2003 déboucha sur une expérience politique inédite, menée par une équipe de jeunes idéalistes que des observateurs sceptiques nommèrent ironiquement « gouvernement Erasmus ». Des ministres sortant à peine de leurs universités européennes ou américaines entreprirnent de changer leur pays de fond en comble.

L’absence de lien entre les révolutionnaires géorgiens et les puissances financières existantes permis, à la grande différence de l’Ukraine des années « orange », de mener une guerre sans merci contre la corruption. Cent pour cent des policiers furent renvoyés et de nouvelles forces de l’ordre furent créées. La Géorgie vécut sans flics dans les rues pendant des mois durant lesquels la criminalité baissa au lieu d’exploser. Les services publics furent toalement remodelés. »

153_ « Cette attitude, cette aptitude au récit commun, c’est d’abord l’école qui la transmet. Quand on sait que l’éducation nationale est ce qui a réellement fondé la République, entendre le Président Hollande clamer qu’il faut « rétablir la République à l’école » souligne l’étendue du problème. Si la République a quitté l’école, elle a tout quitté, à commencer par elle-même. Il a raison de le dire : les valeurs républicaines ont trop longtemps été bafouées, elles doivent être réaffirmées, sans faiblesse ni compromis. Reste à savoir comment le faire. »

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