Génération Y. Les jeunes et les réseaux sociaux, Monique Dagnaud, Presses de Science Po, 2013

33_ Les études montrent que les jeunes de 18-24 ans sont adeptes d’une certaine transparence : 82% mettent en ligne leur date de naissance, 85% leur nom de famille, 86% déposent des photographies d’eux-mêmes, 65% des photos de leurs proches, 79% y dévoilent leurs passions ou leurs intérêts personnels, 51% dévoilent leur orientation sexuelle, 42% mettent leur CV. Tous ces scores dégringolent après 25 ans et se réduisent encore plus au fur et à mesure que l’on avance en âge. Ces données personnelles sont par ailleurs rendues visibles aux seuls amis par 43% des 18-24 ans – un chiffre qui peut paraître faible, mais qui est supérieur à celui des autres catégories d’âge, les digital natives maîtrisant mieux les paramètres de confidentialité que les autres. Cette catégorie d’âge est d’ailleurs particulièrement experte pour effacer ou rendre invisibles certaines informations personnelles. De même, en raison de leur familiarité avec le caractère exhibitionniste des échanges internautes, les jeunes dénoncent « le fait que les données ne soient pas assez protégées » comme le frein principal à l’utilisation d’internet. Ils constituent, de fait, le groupe d’âge qui s’expose le plus, et qui, parallèlement, se révèle le plus lucide des dangers d’internet : une posture ambiguë, que l’on observe à propos d’autres pratiques à risque comme l’alcool ou la vitesse sur les routes.

40_ En offrant d’emblée un public potentiel, le Net stimule les expressions artistiques et rend poreuses les frontières entre la pratique artistique de pur loisir, l’engagement semi-professionnel, parallèle à une autre activité, et la mobilisation d’un réseau en vue d’une carrière.

84_ Plus généralement, une ménagerie étrange traverse les blogs et les sites sociaux sous la nomination d’Advice Animals : ces clichés ou dessins sont censés représenter des stéréotypes sociaux, le Net réinventant, grâce à la souplesse du numérique, un genre littéraire inauguré par Jean de la Fontaine. Finalement, comme le soulignent nombre d’auteurs, le Net a développé une sémantique fondée sur un bestiaire singulier : les oiseaux, la souris, des animaux fantasmagoriques… et sa majesté le chat.

104_ D’abord, l’univers culturel des jeunes contamine la société. La convergence des médias engendre celle des représentations culturelles, la « lol attitude », gagne les autres classes d’âge et s’accentuera probablement avec le vieillissement des digital natives. Cette humeur caractérise les habitants des pays occidentaux, à la fois nourris à la verve audiovisuelle et moroses quant à leur avenir collectif dans les remous de la globalisation : autant se moquer de tant d’impuissance et se replier sur son réseau d’amis, dans sa grotte numérique et dans sa sphère d’intimité. La défiance à l’égard des dirigeants politique, la peur face à des menaces diffuses : du crash économique au terrorisme, du chômage au déclassement, de la désaffiliation sociale à l’isolement pur, tous ces facteurs convergent pour insuffler de la force à l’esprit de dérision et en étendre la contagion.$

117_ Plusieurs études confirment qu’à défaut d’imaginer un avenir collectif « ensoleillé », les jeunes mettent toutes leurs espérances en leurs propres forces et estiment qu’ils vont finalement bien s’en sortir. A cet effet, ils comptent sur leur réseau affectif, familial et amical, affirmant ainsi une manière originale de fonctionner ensemble. Cette approche de type « bonheur privé, malheur public » est prégnante dans la jeunesse de plusieurs pays européens et elle caractérise tout particulièrement la jeunesse hexagonale. En ce sens, le culte libertaire enraciné dans la généalogie du Net et la valeurs qui l’accompagnent (la liberté d’expression sans limite, l’idéal égalitaire, l’échange désintéressé, la création collective, le do-it-yourself) nouent une complicité profonde avec l’état d’esprit des adolescents et des jeunes adultes et le consolident. La nouvelle génération attend beaucoup des interactions entre le Net et la vie réelle pour faire évoluer les choses, non sur un plan strictement politique et partisan, auquel elle ne croit guère, mais sur un plan culturel et social.

144_ La société française, plus que d’autres, fonctionne sous la tyrannie du diplôme initial, qui, pour la plupart des individus, détermine la place dans la société pour le reste de la vie. La promotion grâce à un diplôme obtenu plus tard dans la vie adulte ou par le mérite professionnel demeure rare, du moins beaucoup plus rare que chez nos voisins anglais ou allemands. En France, il faut aller presto et administrer la preuve de ses compétences le plus tôt possible dans le cursus scolaire.

En résumé, à 18-20 ans, la plupart des jeunes sont insérés dans une case, qui va largement déterminer leur chance d’insertion dans le marché du travail et, plus généralement, leur place dans la structure sociale.

160_ Pour de nombreux jeunes internautes, la gratuité est le mode d’accès « normalement » attendu sur le Net en matière de pratiques culturelles, et le piratage, une façon de consommer qui ne leur pose pas grand cas de conscience. Pour la plupart d’entre eux, il s’agit simplement d’une commodité à la portée de quiconque possède quelques compétences informatiques. Ils en connaissent le caractère illégal, mais s’en émeuvent peu.

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