Médias : la grande illusion, Jean-Jacques Cros, Gawsewitch, 2013

Introduction

  • Les plus méfiants sont ceux qui ont assisté eux-mêmes à un événement et qui voient le traitement médiatique qui suit

1 ) Le pouvoir de l’État : le pouvoir censeur et le pouvoir protecteur

  • 18 août 1792, suite à la Révolution, création d’un « Bureau d’esprit public » charger d’aider financièrement la presse

  • Europe (Bruxelles) accepte que France apporte subventions à la presse, car il s’agit d’un bien culture. Qu’en sera t-il si UE change un jour d’avis ?!…

  • 2 octobre 2008 : Sarkozy reçoit les « États généraux de la presse écrite » : livre vert, par journalistes, donné au Président

  • « Le journaliste de télévision n’est pas un journaliste comme les autres », Pompidou, 1973

  • CSA, créé en 1988, marque rupture Télé-Etat. Mais en 2010, Sarkozy nomme son PDG… !

  • Suppression publicité après 20h, décidée en 2009 par Sarkozy => déficit France TV. Loi prévoit sa suppression complète en 2016

  • Sous Fillon, taxe 0,9% sur fournisseurs internet pour financer France TV

  • Plan « Info 2015 » prévoit fusion FR2 et FR3, qui ont pourtant des philosophies différentes. FR3 serait la perdante

  • « Qui cite ses sources les trahit » (proverbe du milieu)

2 ) Le pouvoir des propriétaires : « Il ne faut pas mordre la main qui nous nourrit »

  • Autrefois, journaliste = profession libérale. Il est aujourd’hui un salarié, comme en entreprise. Dispose de moins de liberté d’action

  • Doivent travailler de plus en plus vite par rentabilité. Doivent parfois faire plusieurs reportages par jour ; reportage tourné le matin doit être bouclé pour midi, etc.

=> Produire vite et pas cher

  • Le groupe Bouygues veut un forage de gaz en Côte d’Ivoire ? Il invite tout simplement son Président à TF1

  • Reportage élogieux sur le Maroc… quelques jours avant signature de contrats importants impliquant Bouygues

  • TF1 et LCI ne parlent pas des protestations sur construction de bretelle d’autoroute à Lyon… car celle-ci est menée par Bouygues

  • => De ce fait, les chaînes privées sont-elles moins indépendantes que les publiques ?

  • De plus, l’Etat, en commandant à ces groupes (infrastructures…), il augmente leur poids donc la pression qu’ils exercent sur leur chaîne

3 ) Le pouvoir des publicitaires. La publicité, le nerf de la presse

  • « L’absence de publicité dans les colonnes d’un journal est synonyme, dans l’esprit de tous, de grande liberté et de grande indépendance »

  • Publicité toujours page de droite, car meilleur endroit

  • Adage : « La publicité rapporte de l’argent et les journalistes rapportent des ennuis »

  • 1990 : le titre L’Evénement du Jeudi de Jean-François Kahn publie un article sur l’augmentation de 50% de la rémunération du PDG de PSA, Jacques Calvet. => PSA cesse sa pub. Journal en chute libre jusqu’à sa disparition en 1990

4 ) Le pouvoir du marketing : le client au cœur de toutes les attentions

  • Poids du marketing ! Autrefois, les patrons de presse avaient le flair pour déceler la bonne info ; désormais, on cherche à tout prix à combler les attentes exactes du client-lecteur : traitement de l’info traitée en conséquence

  • Recherche de la plus grande audience possible par sujets dits « fédérateurs », qui rassemblent plusieurs cibles.

  • Dans hebdos comme L’Express, par réellement d’actu, mais plutôt sujets de société

  • Moyen d’éviter le zapping => jouer sur les émotions et les pulsions. Voir l’actualité au prisme de drames, de catastrophes

  • Ex : si hiver : alerte froid, plan SDF, sécurité routière ; si été : canicule, pollution ; etc.

  • « Vous ne parlez que des trains qui arrivent en retard » (croyance populaire)

  • Spectateur de la misère du monde, voyeur du malheur de la société : « Il y a un goût pour le malheur et l’intimité des autres » : par exemple, sur une route, on s’arrête pour mieux voir un accident !

  • Souffrance directe : sang, blessés, destructions ; souffrance indirecte : sol défoncé, nounours abîmé, vêtements abandonnés…

  • « Prime time killers » = ceux qui tuent… uniquement pour se faire connaître : preneur d’otages de Neuilly, 1993 ; Richard Durn, meurtrier du conseil municipal de Nanterre, 2002 ; Maxime Brunerie, qui voulait assassiner Chirac le 14 juillet 2002, et qui avait d’ailleurs prévenu sur internet : « Regardez la télé dimanche, je serai la star »

  • Privé / Public : 2011, Roger Karoutchi porte plainte contre le Canard Enchaîné, qui dévoile avec qui il est en liaison (diffamation) ; cependant, son homosexualité n’est pas l’objet de la plainte, puisqu’il l’affirme publiquement

  • Wikileaks, 2010 : première intervention de hackers dans l’information

5 ) Le pouvoir des sources : « Qui paie la musique choisit sa partition »

  • « Circulation circulaire de l’info » (Bourdieu) => chaque rédaction évalue son travail à l’aune de celui des confrères

  • Journalistes dépendants des sources d’info, qui sont : amateures ; sociétés de production (sous-traitant), dont on peut douter de la fiabilité

  • Conseillers (politiques, stars) = chargés de communication ; puisqu’ils s’y connaissent et ont un pouvoir de « défense », ce sont eux qui vont s’adresser aux journalistes

  • Services de communication agissent de deux manières :

  • – carotte : attirent l’attention des médias ; leur donnent RDV ; leur livre eux-mêmes info. Peuvent par exemple privilégier certains… Ceux qui n’ont pas eu l’exclusivité d’une info peuvent faire une « reprise ». Ex : DSK, 18/09/2011 sur TF1. Le monde entier attend ce moment et ignorait auparavant ce qu’il allait dire

  • – bâton : priver les médias d’info en refusant de communiquer par exemple. Lors d’événements, les organisateurs imposent un endroit où filmer ou photographier

  • Toujours demander autorisation avant de tourner : dans rue, métro, jardin public, etc. Si on tente sans autorisation, risque de procès !

6 ) Portrait d’une profession : « Vous ne parlez que des trains en retard ! »

  • Journaliste doit attirer le plus de confidences possibles. Plus il a d’infos de « première main », plus il apparaît bon

  • Loi du 19 mars 1935 : définition du métier de journaliste

  • Règle y est : chacun pour soi dans le sens d’attachement à sa liberté propre

  • 20% de syndicat, ce qui est élevé par rapport aux autres secteurs

  • On ne devient pas journaliste : c’est la « cooptation » qui reconnaît nos qualités et qui nous inclus ou non (à nuancer du piston!)

  • Ne pas dire du mal de son journal, ni des autres. Sait-on jamais, si dans le futur on travaille ailleurs !

  • « Les journalistes, c’est je lèche, je lâche, je lynche », Jean-François Kahn

  • Journaliste « visible / assis / haut » : éditorialiste, … VS journaliste « caché / debout / bas » : homme de terrain, photographe, …

  • Journalistes cumulent plusieurs postes… mais sont les premiers à accuser le cumul des mandats chez les politiques !

  • Journalistes : aigris ? Car fréquentent les riches, le beau monde, etc. alors qu’ils sont mal payés. Sorte d’humilité et de courage !

  • Ont droit à une niche fiscale : déduction forfaitaire de 7650€

  • Beaucoup de privilèges : PV sautés, restos et hôtels gratuits ; ciné ; expos ; réunions ; voyages ; test nouveaux produits, etc.

  • A l’inverse, aux États-Unis, refusent très gros cadeaux (parfois dès 25 dollars comme au New York Times). Anglos-saxons respectent ceci : « Les journaux doivent subvenir eux-mêmes à leurs propres besoins »

7 ) Les critères de choix de l’information : « Dans l’urgence, on ne peut pas penser » (Platon)

  • Michel Lejoyeux, prof de psychiatrie à Paris 7, parle de « pirologie » (=manie du pire)

  • 20 janvier 1998 : monde entier tourné vers Cuba, où Jean-Paul II doit rencontre Fidel Castro. Mais le même jour, Monica Lewinsky dévoile sa relation avec Bill Clinton => journalistes américains ont déserté Cuba, du coup pas un mot du pape !

  • Autocensure si une info est ennuyeuse ou compliquée. S’il faut expliquer une situation complexe en une minute, on préfère alors ne pas en parler car le journaliste est peu habitué à résumer aussi étroitement

  • « Zéro délai » : si journaliste découvre images en même temps que spectateur. Risque = aucun recul

  • Puisque info longue à vérifier => on lance une rumeur, et on attend qu’elle soit un démenti, soit une confirmation. « Il vaut mieux être le premier à se tromper que le deuxième à dire la vérité »

  • Médias américains ont parfois pour devise : « If it bleeds, it leads » (Si cela saigne, cela gagne)

  • Michael Haneke : « Avant l’ère audiovisuelle, l’Humanité n’allait pas mieux que maintenant, mais on ne le savait pas »

  • « Les médias favorisent une société nostalgique » : on insiste sur commémorations, anniversaires, soirées hommages aux chanteurs, etc.

  • Journaliste = porte-parole du « jamais content » ?

  • Justicier ? « Réconforter ceux qui vivent dans l’affliction et affliger ceux qui vivent dans le confort »

  • Rédacs préfèrent info importante mais avec image forte, qu’info importante sans image : ne pas montrer famine, mais monter victoire sportive

  • TV rend difficilement visible l’abstrait (valeurs, religion…). Pour certains sujets : images sans rapport direct avec sujet traité. Ex : si inflation, on montre des planches à billets. (Pratique, car gratuit, car dans vidéothèque de la rédac)

  • Approche personnelle des phénomènes sociaux : par exemple, pour parler de la gronde des taxis, on prend le témoignage de l’un d’eux => identification du spectateur.

=> Société alors conçue comme une suite d’aventures personnelles

  • TV témoigne, émeut et donne parole. Mais elle n’explique pas, n’enquête pas, n’éclaire pas

  • Radio : au-delà de 60 secondes de parole ininterrompue, on perd la vigilance.

  • 1960 : à la radio, on a préféré Nixon à JFK. Inverse à la télé ! En cause : le mauvais maquillage de Nixon et le mauvais éclairage

  • Dans émission TV, écrans sur les murs, au fond, permettent de stimuler l’oeil et évitent le zapping. On montre autre chose que ce qu’il y a sur le plateau (coulisses, gros plans, etc.)

  • Pouvoir de la production : si émission dure 1h et qu’on a 4h de tournage, elle coupe comme bon lui semble et opposition possible des invités. Parfois, des invités ne se trouvent même plus dans l’émission définitive !

  • Émissions parfois enregistrées bien longtemps avant diffusion. Direct = imprévus possibles

9 ) La mise en scène : « Le diable est dans les détails »

  • A cause de la course à la vitesse => parfois, journaliste écrit son papier avant d’aller sur un lieu. Dans tel cas, il fait dire à la personne interviewée ce que lui veut entendre

  • Si manque d’images fraîches, on pioche dans les archives. Lesquelles sont parfois présentées « d’actu », alors qu’elles ont plusieurs années !

  • Les phénomènes cachés (sous-sol, orgies, parties fines, drogue, …) => presse écrite peut facilement relater… contrairement à la TV ! Quoique les techniques de caméras cachées se sont fortement améliorées. Mais problème déontologique…On peut toujours modifier des voix et flouter des visages ; mais risque d’apparaître moins authentique et risque de dérives

  • Tourner fiction pour relater réalité : parfois y réussit mieux ! Ex : Poison d’avril de William Karel

  • Fictions pour créer le choc sur une réalité ignorée : 13 décembre 2006, RTBF informe que la Flandres vient de déclarer son indépendance => curieusement prémonitoire !

  • Rappel : Survivre avec les loups, livre + film : tout était faux !

10 ) L’illusion de la réalité

  • 29 mai 1985 : drame de Heysel. D’un côté, la TV filme les violences qui commencent avant le match. De l’autres, les présentateurs commentent tout de même le match, ce qui leur sera reproché.

=> Les téléspectateurs ont mieux su ce qui se passait sur place que ceux qui y étaient !

  • Révolution de Roumanie, 1989. Téléspectateurs de monde entier y assistent en direct. On a l’impression d’une guerre. On parle de 70 000 morts. En fait, « seulement » 600 à 1000 morts. Décalage, car images tournées dans l’extrême centre de Bucarest. On a l’impression que c’est pareil dans tout le pays

  • + Plus grande supercherie de la TV, 24 décembre 1989, toujours sur la Roumanie. On cite 4630 morts à Timisoara, ville moyenne. Avec images de cadavres, ce chiffre semble crédible. Ces images choquent la France.

=> ! En fait, rien ne s’est passé ! A l’écran, on ne montre que 8 cadavres et on veut donner l’impression qu’il y en a plus. Et ceux-ci ne sont même pas morts fusillés, mais de maladie. Certains sont en état de décomposition avancée, ce qui explique qu’ils sont morts depuis longtemps ; d’ailleurs, certains de ces cadavres ont été déterrés.

=> Journalistes ne se sont pas posé de questions : pas logos chaîne roumaine sur images ; pas d’envoyés spéciaux… Pour cause, ce sont les révolutionnaires qui se sont emparés de la TV nationale

=> Supercherie révélée… 1 mois plus tard ! 30 janvier 1990 dans Figaro

  • Devise ancienne de l’audiovisuel, un peu oubliée : « Informer, éduquer, distraire »

  • Marcel Proust : « Cet acte abominable et voluptueux qui s’appelle lire le journal et grâce auquel tous les bonheurs et les cataclysmes de l’univers pendant les dernières vingt-quatre heures, les batailles qui ont coûté la vie à cinquante mille hommes, les crimes, les grèves… transmués pour notre usage personnel à nous qui n’y sommes pas intéressés, en un régal matinal, s’associent excellemment d’une façon particulièrement excitante et tonique à l’ingestion recommandée de quelques gorgées de café au lait »

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