Petit traité sur l’immensité du monde, Sylvain Tesson, Pocket, 2005

18_ Grâce à la route, je me suis mis en marche, grâce à la marche, je me maintiens en mouvement et, paradoxalement, c’est quand j’avance, devant moi, que tout s’arrête : le temps et l’obscure inquiétude de ne pas le maîtriser

18_ En réglant son compte à l’espace, le nomade freine la course des heures. Peu lui importe que passent les instants puisque, obstinément, il les remplit des kilomètres qu’il moissonne. […] Au tic-tac de l’horloge, le voyageur répond par le martèlement de sa semelle. Un kilomètre abattu, c’est dix minutes gagnées. La marche à pied oppose au rouleau du temps la mesure de l’espace.

20_ Ce n’est pas par goût pour la souffrance que j’use mes semelles mais parce que la lenteur révèle des choses cachées par la vitesse. On ne déshabille pas un paysage en le traversant derrière la vitre d’un train ou d’une auto : on en retiendra au mieux le souvenir d’un fusement, une vapeur d’impression diluée dans l’excès des visions. Le voyageur à pied, lui, peut quitter la route fréquentée pour des sentes mieux traitées par les hommes, c’est-à-dire moins battues. S’il voit une route sabrer une steppe, il prêtera main-forte à la steppe. Rien ne lui plaira autant qu’un horizon fuyant avec résolution ses tentatives pour le rejoindre.

28_ En plus de freiner la course des instants, le voyage apaise les constitutions soumises à la pression d’un trop-plein d’énergie. Pour ceux qui craignent de tourner en rond, il y a la solution de s’engouffrer droit devant soi, de se lancer à l’aventure, et de trouver la paix, en battant les chemins.

36_ Sur la route uniforme, lorsque ni le souvenir ni la contemplation ne se portent au secours de l’errant, celui-ci a toujours la ressource de se replier dans ses rêves. Combien de vagabonds, égarés dans les landes, ont-ils avancé en traînant autour d’eux des lambeaux de visions, rêvant comme ils respirent. […] On échafaude des voyages futurs. Combien de mes expéditions sont-elles nées chemin faisant ? Vivre, c’est faire de son rêve un souvenir.

40_ Celui qui choisit la route comme une ligne de vie doit préférer regarder la lumière par la fenêtre plutôt que l’obscurité au fond de son puits. Je ne comprends pas les voyageurs qui usent du monde comme d’un divan, et infligent à la route l’insulte d’en faire la thérapeute de leurs névroses.

51_ Les vagabonds romantiques allemands cultivaient à la fin du XIXe siècle une certaine manière de voyager. Ils traversaient l’Europe à pied avec insouciance de ceux qui ne savent pas le matin dans quelle grange ils dormiront le soir mais s’en contrefoutent. Il leur suffisait de se sentir en mouvement, environnés de la beauté des campagnes, avec l’âme ouverte à tous les vents. J’aimerais réhabiliter cette façon de traverser l’existence, en liberté, avec une plume au chapeau, un brin d’herbe entre les dents et des poèmes aux lèvres.

61-62_ Quelle que soit la direction prise, marcher conduit à l’essentiel. Epouser l’existence du wanderer (même par intermittence) invite à consacrer toutes ses forces à assouvir des besoins élémentaires. Se nourrir, s’abreuver, s’orienter, se garder au chaud, se garder du froid, trouver un gîte, se prémunir des fauves sont des préoccupations oubliées des foules civilisées occupées à goûter la paix du soir dans la douce atmosphère du petit cap européen […]. Il y a une jouissance à obéir aux contraintes imposées par le voyage et le vagabond est heureux de se soumettre à la discipline du vagabondage. Sans hésitation, il accepte les injonctions du corps : l’obligation de gagner la halte avant la nuit, ou la nécessité de trouver la meilleure pâture pour sa bête, ou encore l’impératif de ne pas s’arrêter avant le soixantième kilomètre abattu… Il aime concentrer toute sa force d’action à satisfaire un seul objectif.

66_ Tous ces bonheurs que le wanderer rafle dans sa course, il les concentre, le soir, sur la page de son cahier. C’est la promesse de ce rendez-vous vespéral avec une page vierge qui l’incite, le jour durant, à mieux faire provision de ce qui l’entoure. Pour le marcheur au long cours, l’écriture est le plus intense moment d’apaisement. Le point d’orgue posé sur la portée du jour. Les muscles se reposent sur le cahier. L’esprit se réfugie dans l’agréable fouille de la mémoire. En écrivant, le soir, le voyageur continue sa route sur une autre surface, il prolonge son avancée sur le plan de la page. Tout comme lorsqu’il abat les kilomètres pas à pas, il trace son sillon ligne à ligne. Ses yeux suivent la course de la plume comme ils fixeraient le sillage d’un bateau. Dans la même solitude, il va sur son terrain d’écriture le soir. Le rituel est toujours le même quand la nuit vient : s’arrêter sous la yourte, sous l’isba ou dans la cabane en bambous, bref, là où s’oure une porte. Demander une bougie.

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