Vraie blonde, et autres, Jack Kerouac, Folio, 2003

75_ « Par moments je ne l’aimais pas, à un moment précis je ne l’ai pas aimée du tout parce qu’il y avait quelque chose de froid et de distant chez elle qui m’ennuyait, j’ai eu l’impression que dans sa chambre secrète elle devait baîller beaucoup et ne savait pas quoi faire d’elle-même et pour compenser ça elle avait un tas de petits copains qui lui faisaient des cadeaux très chers (simplement parce qu’elle était belle, ce qui ne compensait pas ses sentiments secrets très laids), et elle allait au restaurant et dans les bars et dans les clubs de jazz et montait tout ça en neige parce qu’il n’y avait rien à l’intérieur. Et j’ai pensé : « Vraiment, je suis beaucoup mieux sans une poupée de ce genre… là-bas dans le lit de cette rivière, pur et libre, les immensités qui m’appartiennent, les vraies richesses… seul, dans mes vieilles fringues, en train de faire ma cuisine, de trouver ma paix… au lieu de renifler ses chevilles à longueur de journée à me demander si, un jour de mauvaise humeur, elle ne vas m’envoyer promener et puis il faudra que je lui en colle une ou quelque chose et tout ça, c’est des conneries – « Je n’ai pas osé lui dire tout ça, de plus ça ne l’aurait pas interessée le moins du monde. Il faisait nuit, on fonçait, bientôt on a vu toutes les plaines de Salimas qui ressemblaient à la mer de chaque côté de nous, avec de temps en temps la lumière brune d’une ferme, les étoiles au-dessus, un énorme nuage d’orage concentré à l’est dans le ciel noir et le type à la radio qui annonçait de la pluie pour la nuit, puis enfin au loin le joyau de Salinas avec les lumières de la ville et de l’aéroport. Huit kilomètres après Salinas, sur la quatre voies, elle dit tout à coup : « Oh, oh, on est à sec » et elle a commencé à faire tanguer la voiture dans une danse gracieuse. »

83_ « Je me suis déshabillé entièrement et je me suis glissé dans les draps frais et doux et j’ai dit : « Maintenant je vais juste rester allongé un quart d’heure dans l’obscurité et me reposer et puis je me lèverai, je m’habillerai et j’irai à Chinatown faire un bon repas : je prendrai des crevettes à la sauce aigre-douce et du canard grillé froid, oui monsieur, je claquerai un dollar et demi pour ça » et j’ai débouché ma petite bouteille de vin de tokay que j’avais achetée dans la boutique en bas et j’ai bu une rasade et au bout d’un quart d’heure, après trois raseades et dans un demi-rêve où je me suis rendu compte avec un sourire serein que j’étais enfin de retour à San Francisco adoré et qu’un tas de folles aventures m’attendaient, j’étais endormi. Pour dormir du sommeil du juste » (fin de Vraie blonde)

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